Sur l'autre rive, dissimulés dans un
buisson, deux paires d'yeux observaient la jeune fille depuis une bonne heure. Le moindre de ses gestes avait été épié par de petits curieux.
- Camis! Camis! Elle s'est endormie tu crois? chuchota l'un.
- Mon vieux Timero, si j'en crois mon instinct, je dirais que oui, murmura l'autre.
- On peut donc hausser le ton?
- Oui.
- Elle dort, tu en es sûr?
- Mon flair ne me trompe jamais, Timero.
- Alors tout baigne. Va prévenir les autres, je monte la garde.
Timero s'exécuta. D'un bond agile il
sauta sur la branche la plus proche et escalada le chêne massif où résidait son ami Sherva. Un trou circulaire dans
l'écorce consistait en la porte d'entrée du foyer. Timero passa son museau à
l'intérieur, mais il ne vit personne bouger.
- Eh Camis! Sherva n'est pas là!
- Bon sang, satanés écureuils, on ne
peut pas leur faire confiance! Toujours occupés ailleurs!
Vu d'en haut, Camis le renard semblait
bien petit. Le voir s'énerver au ras du sol, les oreilles rabattues sur les côtés, la gueule grande ouverte débitant un
flot d'injures à l'encontre de la gent écureuil, était un spectacle très divertissant. Pour un félin de la classe de
Timero, ce rouquin au poil touffu était un désopilant énergumène qui n'avait pas son pareil pour glapir tout et n'importe quoi, mais dont l'intelligence semblait flancher parfois. Timero, quant à lui, était un superbe chat sauvage tigré. Sa fourrure
était une mosaïque couleur sable aux nuances d'ambre et d'ébène, et elle se parait fièrement d'un superbe plastron blanc crème ainsi que de menues socquettes assorties. Assurément, Timero était un séduisant matou. Et lorsqu'il n'avait rien de plus urgent à faire, il s'empressait de réajuster consciencieusement le lissage de son poil en quelques coups de langues. Ce petit moment à patienter était l'occasion rêvée. Tandis qu'au pied de
l'arbre Camis rouspétait , à la cime le félin renouvelait son brushing. « On ne
se refait pas », songea celui-ci.
Elsea, inconsciente du dialogue que se
livraient les deux bestiaux, découvrait un pays qu'elle ne connaissait pas. Elle parcourait un long fleuve qui arrosait
le désert de ses eaux généreuses. Non loin de sa chaloupe, trois pyramides dominaient fièrement une vallée aride. Un
peu plus loin, un temple à demi ensablé bravait le temps pour subsister, ses deux obélisques à la pointe jadis dorée
défiant fièrement le ciel. Le soleil de plomb carbonisait le sol, les feuilles des palmiers dansaient lentement au gré du vent brûlant qui soulevait la
poussière sur son passage. Elsea, elle, n'avait cure de la chaleur; entourée par les flots, elle voguait
paisiblement au-delà de tout soucis. Un sourire au coin des lèvres, les pensées égarées dans un rêve.
Un peu plus haut, sur un grand chêne
vert, un petit écureuil s'affolait. Que faisait un chat sauvage à l'entrée de son logis? Le rongeur, encombré par une
grosse noisette cueillie quelques minutes plus tôt, était dans l'embarras le plus total. Il s'approcha discrètement du matou... et reconnu son ami Timero. Aussitôt rassuré, il pris une allure beaucoup plus décontractée et marcha d'un pas nonchalant vers
le félin qui le regardait godiller d'un œil amusé.
- Maître Sherva, je commençais à me faire du
soucis.
- Oh, vous savez, faut pas vous faire de mouron pour moi. Je ne suis que rarement loin du nid.
- Fort bien. Vous faîtes mieux de n'en
pas être éloigné, car je me serais vu dans l'obligation d'aller vous courir
après.
- Ah ? Et en quel honneur ?
- L'enfant s'est endormie.
- Vraiment ? Je veux dire, ça y est ? Elle dort ?
- Puisque je vous le dis.
- Chic alors !
- Et en conséquence, je venais vous rappeler la tâche qui vous est investie.
- Vous avez raison, je n'ai que trop tardé. Mais pourquoi n'êtes-vous pas parti ?
- Camis rêve toujours de planter ses crocs dans votre
chair.
Une brève expression d'effroi
illustra le visage de Sherva, en souvenir d'une course poursuite menée par le renard qui avait bien failli lui coûter
la vie. Être dans les petits papiers de Timero était un bel avantage, songea-t-il.
- Seigneur Timero, je m'en vais de ce pas quérir le roi. Je suis à vos
ordres.
- La communauté compte sur vous, maître Sherva. Pour ma part, je vais cueillir mon déjeuner et reprendre mon poste. Soyez ponctuel, mon
ami.
- Je n'y manquerai pas, lança l'écureuil avant de disparaître dans le feuillage.
En toute hâte le félin lissa ses moustaches, jeta un bref coup d'œil au renard qui faisait les cent pas en bougonnant, et plongea à son tour dans l'épaisseur de la forêt.
Dans son sommeil, Elsea marchait lentement dans une cité en ruine. Un temple
se profilait à sa gauche. Une statue représentant une déesse à tête de chat semblait épier le moindre de
ses actes. La fillette s'en approcha, intriguée, et posa sa main sur le crâne de bronze d'un geste
qu'elle voulait bienveillant. La divinité accepta la caresse de la jeune fille. La ville endormie s'offrait à elle. Un sourire aux
lèvres.