Pas d’activité hors du commun à l’horizon, le café refroidissait dans sa tasse - ce qui n’était pas logique vu que la tasse était programmée pour conserver la chaleur, il devait donc y avoir eu un souci de conception sur celle-ci…- Henry s’esclaffait devant son télécommunicateur tandis que la secrétaire lorgnait vaguement un panneau d’affichage exposant une pub pour un séjour « tout confort et au soleil » dans une sphère-vacances aux Bahamas. C’était le bouquet. De plus, Mark venait d’être soudainement saisi d’une prodigieuse envie d’uriner. Il se dirigea donc vers les toilettes du local pour soulager son besoin. A peine avait-il entamé la vidange de sa vessie qu’une alarme retentit dans la bulle « Alerte bleue, code 789, que tous les citoyens se rangent dans l’emplacement prévu pour au centre de la bulle, je répète, que tous les citoyens cessent immédiatement leur activité et viennent se ranger au centre de la bulle dans l’emplacement prévu pour. » La voix était impérative, tout contrevenant passerait assurément un sale quart d’heure.
« Toujours quand je suis aux waters… » grommela Mark, qui s’empressa d’évacuer ce qui n’était pas déjà dans la cuvette. Après avoir ordonné à la chasse d’eau de se tirer et avoir maladroitement remonté sa braguette, puis s’être lavé les mains car négliger l’hygiène peut engranger des désagréments sanitaires, il sortit finalement des toilettes pour se précipiter au milieu de... Au milieu de quoi ?
Le carré formé par les civils était encerclé par les forces de l’ordre. Ça encore, cela arrivait une fois de temps à autre, mais que tout un bataillon tienne en joue la totalité des citoyens d’une sphère d’activité, quatre mille mains levées à l’unisson, c’était du jamais vu. Dans le doute, Mark choisit de ne pas se mêler à la foule et s’abrita sous son bureau, sans pour autant lâcher des yeux le feu de l’action. Pas plus mobiles que des statues, docilement alignés derrière leurs fusils, les agents de la force obéissaient au doigt et à l’œil à leur caporal, une jeune femme aux cheveux de feu et au regard d’acier. Le regard de Mark s’arrêta sur cette dernière. La jeune femme, bien que relativement chétive, dégageait une impression de puissance et de domination qui aurait couché à terre le plus féroce des tigres, et ses yeux à l’éclat métallique semblaient pouvoir glacer d’effroi les plus dangereux malfrats, fussent-ils aveugles. Et Mark ne pouvait pas en détacher ses propres yeux à lui.
« Messieurs dames, chers concitoyens, je n’ai pas le plaisir de vous informer qu’un objet
extrêmement précieux appartenant à la milice vient d’être subtilisée il y a quelques minutes à peine. Naturellement, chacun d’entre vous étant potentiellement suspect, nous allons effectuer une
opération de contrôle individuel. Vous avez donc trente secondes pour former quatre rangées à peu près égales et correctement alignées face au sergents Smith, Westham et Anderson, ainsi que
moi-même. Et que ça saute. » Les civils, sans trop comprendre ce qui se passait, s’exécutèrent sans rechigner, sans le moindre mot, probablement par peur de la jeune femme aux cheveux de
feu. « C’est parfait. Nous allons procéder aux fouilles. Vous, devant, avancez et donnez-moi votre nom et votre numéro de matricule », articula-t-elle au premier de la file, qui n’osait
lever les yeux de ses chausses, effrayé sans doute à l’idée de croiser ceux de la caporale. Elle souriait, mais quelque puisse être son expression faciale, le fusil XS-06 qu’elle portait en
bandoulière ne lui donnait étrangement aucun air de bienveillante sympathie. Mark préféra s’éclipser discrètement avant que les miliciens ne s’intéressent à SolFaSi’L. Il avait à peine fait trois
pas en direction des ascenseurs qu’un type masqué lui saisit fermement le bras droit et l’attira dans un coin à l’abri des regards.
- Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Bredouilla Mark, passablement surpris et apeuré.
- Pas de question. S’ils vous trouvent et que vous n’êtes pas alignés, vous êtes bon pour la taule. Et je ne crois pas que les douches de la prison d’El Toro soit un endroit très fréquentable
pour un pékin comme vous.
- Un pékin comme… que voulez-vous dire ?
- Pas de question, j’ai dit. Suivez-moi, et gardez-vous de prononcer le moindre mot, sans quoi je me verrai dans l’obligation de vous amputer de la langue.
L’homme était impitoyable. Il l’entraîna discrètement dans une boutique de décoration végétale. Sous un énorme bonsaï - un acacia caffra, sans doute - sévissait une trappe. Cette dernière
débouchait sur une sorte de corridor sombre et froid, les parois recouvertes d’immondices, l’atmosphère humide et une odeur de crasse mêlée à de la rouille. Rien de bien accueillant.
- Où m’emmenez-vous ? protesta Mark, qui n’appréciait guère d’être traîné dans un endroit sordide, et dont le bras n’allait pas tarder à s’orner d’un hématome tant la poigne du gaillard masqué
était puissante.
- Cette question ! Je vous ramène chez vous, bien entendu. Vous pensiez peut-être que je vous accueillerai chez moi ? répondit sèchement le type.
- Ce serait une réparation je pense ! rétorqua Mark, fronçant les sourcils, un ton de reproche dans la voix.
- Sans moi vous seriez à la merci de leurs canons ; je crois que plutôt que de vous plaindre, la bienséance exigerait que vous me remerciez.
Cette homme était une insolence rare, pensa Mark, mais il se garda de le penser tout haut. Après tout, le type disait vrai. Il lui devait une fière chandelle.
Un étage au dessus, la fouille s’achevait, et la jeune caporale tempêtait. L’objet extrêmement précieux n’avait laissé aucune
trace, aucune indication sur son changement de propriétaire. Désormais, il allait falloir avertir le boss suprême, Dwight David Dawkins Jr en personne. C’était une épreuve qu’elle redoutait, mais
elle n’avait à présent guère le choix. Il lui faudrait donc affronter la tempête du gouverneur président général en chef. Ce n’était pas le courage qui lui manquait, mais cette mission-ci était
loin d’être son champ de bataille favori. De rage et de désespoir elle jeta sa casquette au sol, mais se garda de la fouler du pied. Piétiner une casquette de l’armée, c’était piétiner le symbole
de l’armée. Et piétiner un symbole, c’était piétiner une institution. Elle remit donc son couvre-chef en place, et dû se contenter de serrer les poings et les dents. Si son heure de gloire devait
venir un jour, elle en était à dix mille lieues.
ici, les liens vers les 1ers et 2nds paragraphes