« Passez une bonne journée monsieur Leone. La température extérieure est de vingt trois degrés celcius, il est
exactement sept heures quarante-trois minutes, le transport sera là dans dix-huit secondes. N’oubliez pas votre aimant-casque. »
- Ouais, ouais, ça va c’est bon je sais je connais, grommela Mark tout en se saisissant dudit couvre-chef. La voix mécanique avait beau être une voix féminine particulièrement
suave, elle courait sur le haricot du bonhomme presque autant que celle du robot-cuisine. Enfin au moins, elle n’était pas apte à lui refiler quelque malencontreuse
migraine.
« Ouverture du sas », marmonna Mark machinalement. Aussitôt dit, aussitôt fait. Mark prit son élan et plongea. Ce serait probablement
le seul moment grisant de la journée, alors autant en profiter au maximum. L’espace d’une seconde il se retrouva en parfaite apesanteur, une impression de liberté explosa en lui, traversant sa
cage thoracique de l’intérieur pour aller crever le ciel. L’espace d’une seconde le sol sembla accessible, cette terre que ses pas n’avaient jamais foulé. Mais encore une fois, Mark n’atteindrait
pas le sol. En quoi était donc fait ce sol ? De l’inox ? Du bitume ? De l’aluminium ? Ou tout simplement de la poussière ? Il ne pouvait pas, assurément, être composé d’un matériau compliqué,
d’un alliage subtil. Peut-être était-ce même un liquide putride qui empêchait la vie d’y poser les pieds ? Pourquoi personne n’avait-il jamais foulé le sol ? Il ne le saurait probablement jamais.
Son défragmenteur lui manquait déjà. Ces vaines interrogations n’étaient bonnes qu’à obstruer son cerveau de pensées inutiles qui pourraient nuire à son bon fonctionnement. Ne pensez que si cela doit être utile à une démarche en voie d’accomplissement. Les pensées inutiles sont vaines car elles entravent les mécanismes cérébraux. Donald
Dawkins disait toujours la vérité, ces maximes furent, sont et resteront le code de vie du citoyen.
Réfléchir trop donne mal à la tête. De toute façon, Mark n’avait plus
de temps pour penser, le transport était là. L’aimant casque était irrésistiblement attiré vers le haut, jusqu’à entrer en contact avec la zone d’arrimage de la navette. Les quelques secondes
d’apesanteur appartenaient à présent au passé, Mark Leone rentra de plein fouet dans le train-train quotidien. L’habituel slogan résonna dans sa tête : « La compagnie Skybus vous remercie
d’avoir pris place à son bord. Le véhicule va maintenant démarrer ». Pendant le temps du jingle, des vaporisateurs aspergeaient les usagers de lotion anti-maux de tête. Eh oui, le choc entre
les casques et la coque de l’appareil provoquait également des douleurs au crâne.
La zone d’arrimage était un cercle polarisé de petite envergure, autour de Mark de multiples tiroirs s’ouvraient pour mettre en place
le siège du passager. Le dossier glissa le long du tracé de sa colonne vertébrale et épousa parfaitement les formes de son dos. Un harnais se fixa autour de son torse, un coussinet confortable se
faufila entre ses jambes tandis qu’un repose-pieds glissait derrière le dossier pour aller se loger sous ses semelles, le tout sous une musique d’ascenseur peu folichonne. « Véhicule Skybus
Z3-HB86z9, paré au décollage. La compagnie Skybus vous souhaite un agréable voyage. »
Les douze moteurs latéraux vrombirent à l’unisson, les siègent vibrèrent, la navette se mut. Alors que les commandes du siège entamaient un programme de massage dorsal, les habituelles publicités
résonnaient dans les oreilles de Mark, se succédant les unes après les autres à un rythme effréné. « Fliyin Spirit 77, la moto spatiale qui vous emmènera au septième ciel en moins de temps
qu’il n’en faut pour le dire »; « Venus GoldHair 3, un après-shampooing pour des cheveux plus brillants que l’or »; « W-Shirts, des fringues branchées multicolores et
insalissables »…
Il paraît que pendant un temps, ils diffusaient de la musique, mais que pour des raisons financières ils avaient décidé de passer en boucle des annonces publicitaires. Pourtant aujourd’hui Skybus
Corp. roulait sur l’or, pourquoi ne pas remettre en place la musique ? Mark n’aurait pas la réponse. Et puis il se posait trop de questions. Et puis il était arrivé à destination. Après deux
minutes interminables de trajet, le boulot lui tendait les bras.
La navette déposa ses usagers sur le toit du building où bossait Mark. Tous prirent l’ascenseur et descendirent dans la bulle centrale
de vie, une gigantesque place couverte, avec des arbres, des tonnes de luminaires et même une fontaine. La petite enseigne « SolFaSi’l, nous soutenons vos pas » clignotait humblement
entre celles d’un magasin de chaussures et d’une boutique de cosmétiques. Non loin, les deux plus grosses enseignes se livraient une rude concurrence, à savoir la Bank Assurance Cash Total
Economic Round Year, ce qui ne voulait pas dire grand-chose mais dont le sigle de BACTERY était très éloquent, et le marché aux nutriments, intitulé plus simplement We Feed. Mark ne
s’en soucia guère et avança vers la porte coulissante de SolFaSi’l. A son entrée les mots « Mark Leone, employé. Bienvenue » se firent entendre par la même voix féminine que celle
du vestibule de l’appartement. Un petit homme joufflu et jovial surgit de derrière un bureau et s’empressa d’accueillir chaleureusement son collègue.
- Hey, salut mon vieux, comment va le bon Mark Leone en cette belle matinée ? Dit le petit homme en lui tendant sa main droite, que Mark empoigna nonchalamment.
- Ni mieux ni moins bien que d’habitude, mon cher Henry.
Henry eut un sourire narquois au son de cette réponse qu’il s’attendait à entendre. Il gratta son crâne touffu par-dessous sa casquette et se saisit d’une pile de documents posée sur le bureau le
plus proche.
- Tiens mon vieux, tes corvées du jour. Une bonne femme de cent trente quatre ans à l’étage B-28 de la tour 9 a eu un soucis avec son parquet. Suite à une récente prise de poids les capteurs
l’ont prise pour son mari, décédé il y a trois semaines. Je te raconte pas le choc !
- J’imagine, répondit Mark sobrement.
Le rire gras d’Henry qui piaffait d’enthousiasme comme tous les jours ne parvint pas à illuminer le visage terne, morne et encore légèrement ensommeillé de Mark. « Café », ordonna-t-il
à la machine prévue pour, qui s’empressa de le servir. Sa tasse dans une main, la paperasse dans l’autre, Mark s’installa sur son siège et entreprit de décrypter ce que son travail allait exiger
de lui. A moins qu’Henry ou un autre ne lui annonce un évènement inattendu dans la minute, cette journée serait rude et terriblement banale.