Je me retourne.
Mon petit noir douillet me semble si loin... et plus rouge que noir d'ailleurs? Ouf, cela prouve que je ne suis pas daltonien, il existe tout de même autre chose que du vert et du blanc dans ce monde. D'un autre côté, moi qui ait toujours pris ce rouge pour un noir, je ne sais pas si je suis vraiment bien placé pour définir mes aptitudes visuelles... et puis toutes ces réflexions me donnent mal au crâne. Déjà qu'il est mou, il ne va pas en plus devenir douloureux!
Demi-tour à nouveau.
Papa me regarde. J'ai décidé de l'appeler papa parce que, de tous, c'est lui qui a le plus grand sourire. Paradoxalement, les autres semblent avoir une sorte d'énorme sparadrap blanchâtre à la place de la bouche. Lui il a une bouche, moi aussi, eux n'en ont pas, c'est donc lui mon papa.
Il est beau mon papa. A ses traits de jeune homme séduisant commencent à s'ajouter quelques petites rides encore toutes discrètes, marques indélébiles du temps passé, vouées à se multiplier dans l'avenir. Une barbe de trois jours recouvre son menton, et je devine aux cernes qui soulignent ses yeux noisettes qu'il n'a pas dû beaucoup dormir ces derniers temps, trop occupé à veiller sur celle qui durant neuf tours de lune m'a porté tendrement en son sein. Et bien accroche-toi mon papa, parce que j'ai beau ne pas être grand, je vais te donner plus de fil à retordre que tous les patrons que tu as jamais pu avoir. Sauf que moi, ce sera par amour.
Il approche une main de mon petit crâne chauve. Premier contact physique avec mon père. Sa main se pose délicatement sur mon cuir pas encore chevelu. Elle est chaleureuse et bienveillante. Il faut que je m'efforce de lui exprimer tout mon contentement. Je ne sais pas encore dire « papa », seulement le penser, mais au moins je puis lui rendre son sourire.
Mes petites mains ont envie de bouger. Faisons-les se mouvoir. Hop! Je lui agrippe son auriculaire. Je le serre de toutes mes forces entre mes petits poings, il est à moi je ne le lâcherai pas. Le sourire de papa s'agrandit encore, une larme coule au coin de son oeil, et je sais que ce n'est pas de la douleur. C'est le plus beau jour de sa vie, il en est persuadé.
Il faudra que je m'en souvienne. Quand j'aurai grandi, il faudra que je n'oublie pas de le lui dire : son sourire est la première chose qui m'ait rendu heureux en ce bas-monde..
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